27/09/16
Le sujet connaissant, pratique et esthétique
Le sujet démocratique 3/3

Philosophie –video
Conférence donnée par Monique Pillant.

« La création par les grecs de la politique et de la philosophie est la première émergence historique du projet d’autonomie collective et individuelle. Si nous voulons être libres nous devons faire notre nomos1. Si nous voulons être libres, personne ne doit pouvoir nous dire ce que nous devons penser.

 

 

 

Presque partout, les sociétés ont vécu dans l’hétéronomie instituée. De cet état, la représentation instituée d’une source extra-sociale du nomos fait partie intégrante. Le rôle de la religion est, à cet égard, central : elle fournit la représentation de cette source et ses attributs, assure que toutes les significations – du monde comme des choses humaines – jaillissent de la même origine, elle cimente cette assurance par la croyance qui joue sur des composantes essentielles du psychisme humain.

La dénégation de la dimension instituante de la société, le recouvrement de l’imaginaire instituant par l’imaginaire institué, va de pair avec la création d’individus absolument conformes, qui se vivent et se pensent dans la répétition (quoiqu’ils puissent faire par ailleurs – et ils font très peu), dont l’imagination radicale est bridée autant que faire se peut et qui ne sont guère vraiment individués (comparer la similitudes des sculptures d’une même dynastie égyptienne avec la différence entre Sappho et Archiloque ou Bach et Haendel). Elle va de pair aussi avec la forclusion anticipée de toute interrogation sur le fondement ultime des croyances de la tribu et de ses lois, donc aussi sur la « légitimité » du pouvoir explicite institué. En ce sens, le terme même de « légitimité » de la domination appliquée à des sociétés traditionnelles est anachronique (et européo-centrique, ou sino-centrique). La tradition signifie que la question de la légitimité de la tradition ne sera pas posée. Les individus sont fabriqués de sorte que cette question est pour eux mentalement et psychiquement impossible.

L’autonomie surgit, comme germe, dès que l’interrogation explicite et illimitée éclate, portant non pas sur des « faits », mais sur les significations imaginaires sociales et leur fondement possible. Moment de création qui inaugure et un autre type de société et un autre type d’individus. Je parle bien de germe, car l’autonomie, aussi bien sociale qu’individuelle, est un projet. Le surgissement de l’interrogation illimitée crée un eidos historique nouveau, – la réflexivité au sens plein, ou autoréflexivité, comme l’individu qui l’incarne, et les institutions où elle s’instrumente. Ce qui est demandé est, au plan social : est-ce que nos lois sont bonnes ? Est-ce qu’elles sont justes ? Quelles lois devons-nous faire ? Et, au plan individuel : est-ce que ce que je pense est vrai ? Est-ce que je peux savoir si c’est vrai et comment ? Le moment de la naissance de la philosophie n’est pas l’apparition de la « question de l’être », mais le surgissement de l’interrogation : que devons-nous penser ? (La question de l’être n’en forme qu’un moment ; par ailleurs, elle est à la fois posée et résolue dans le Pentateuque, comme dans la plupart des livres sacrés.) Le moment de la naissance de la démocratie, et de la politique, n’est pas le règne de la loi ou du droit, ni celui des « droits de l’homme », ni même l’égalité des citoyens comme telle : mais le surgissement dans le faire effectif de la collectivité de la mise en question de la loi. Quelles lois devons-nous faire ? C’est à ce moment-là que naît la politique ; autant dire que naît la liberté comme social-historiquement effective. Naissance indissociable de celle de la philosophie. 

Autonomie : auto-nomos, (se donner) soi-même ses lois. Précision à peine nécessaire après ce qui a été dit sur l’hétéronomie : sachant qu’on le fait.»

Castoriadis, Les carrefours du labyrinthe III, Le monde morcelé, (1990).

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Protagoras (citations extraites du recueil Les sophistes, fragments et témoignages, PUF, 1969) :

« L’homme est mesure de toute chose. »

« Socrate : comme disait Protagoras, déclarant que l’homme est la mesure de toutes choses : telles les choses me paraissent être, telles elles me sont ; telles elles te paraissent être, telles elles te sont. »

«Quand les hommes discutent de l’excellence d’une décision dans le domaine politique, ce qui implique nécessairement justice et sagesse, il est normal qu’ils admettent que tout homme en parle car tout homme doit avoir sa part à cette forme de vertu, sinon il n’y a plus de cité ».

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« Les lumières, c’est pour l’homme sortir d’une minorité qui n’est imputable qu’à lui. La minorité, c’est l’incapacité de se servir de son entendement sans la tutelle d’un autre. C’est à lui seul qu’est imputable cette minorité dès lors qu’elle ne procède pas du manque d’entendement, mais du manque de résolution et de courage nécessaires pour se servir de son entendement sans la tutelle d’autrui. Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement : telle est donc la devise des Lumières.

La paresse et la lâcheté sont causes qu’une si grande partie des hommes affranchis depuis longtemps par la nature de toute tutelle étrangère, se plaisent cependant à rester leur vie durant des mineurs ; et c’est pour cette raison qu’il est si aisé à d’autre de s’instituer leurs tuteurs. Il est si commode d’être mineur. Si j’ai un livre qui a de l’entendement pour moi, un directeur spirituel qui a de la conscience pour moi, un médecin qui pour moi décide de mon régime etc., je n’ai pas besoin de faire des efforts moi-même. Je ne suis point obligé de réfléchir, si payer suffit ; et d’autres se chargeront pour moi l’ennuyeuse besogne.

Il est donc difficile pour tout homme pris individuellement de se dégager de cette minorité devenue comme une seconde nature. Il s’y est même attaché et il est alors réellement incapable de se servir de son entendement parce qu’on ne le laissa jamais en fait l’essai. Préceptes et formules, ces instruments mécaniques destinés à l’usage raisonnable ou plutôt au mauvais usage de ses dons naturels, sont les entraves de cet état de minorité qui se perpétue.

Mais qui les rejetterait ne ferait cependant qu’un saut mal assuré au-dessus du fossé même plus étroit, car il n’a pas l’habitude d’une telle liberté de mouvement. Aussi sont-ils peu nombreux ceux qui ont réussi, en exerçant eux-mêmes leur esprit, à se dégager de cette minorité tout en ayant cependant une démarche assurée.

Qu’un public en revanche s’éclaire lui-même est davantage possible ; c’est même, si seulement on lui en laisse la liberté, pratiquement inévitable. Car, alors, il se trouvera toujours quelques hommes pensant par eux-mêmes, y compris parmi les tuteurs officiels du plus grand nombre, qui, après voir rejeté eux-mêmes le joug de la minorité, répandront l’esprit d’une estimation raisonnable de sa propre valeur et de la vocation de chaque homme à penser par lui-même.

Mais ces Lumières n’exigent rien d’autre que la liberté ; et même la plus inoffensive de toutes les libertés, c’est-à-dire celle de faire un usage public de sa raison dans tous les domaines. »

Kant, Qu’est-ce que les Lumières ?(1784)

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« Aux Etats-Unis, les responsables politiques, les experts en économie et les dirigeants d’entreprises appellent déjà à une profonde réforme de tout le système d’enseignement, en proposant des mesures dont l’effet global serait de mettre entièrement l’enseignement au service de la transmission de compétences monnayables sur le marché […] Pour les défenseurs de ces réformes, l’efficacité des écoles américaines devrait être soumise à des évaluations quantitatives, dans lesquelles la réussite de chaque enseignant serait jugée en fonction des performances leurs élèves dans des tests nationaux .  L’idée d’évaluation de ce genre […] est discutée non seulement aux Etats-Unis mais même en Europe, comme si ici aussi on espérait soumettre les écoles au diktat du développement économique en employant des méthodes de mesure bien connues dans le secteur financier »

Axel Honneth, L’éducation en démocratie, Christophe Bouton, Guillaume Le Blanc (dir) Capitalisme et démocratie, autour de l’œuvre d’Axel Honneth, pp. 17-19, (2015).

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«Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres : ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine ; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas ; il les touche et ne les sent point ; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et, s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie.

Audessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril ; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance ; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur ; mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages ; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ?».

Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique (1840) T II, IVème partie, chapitre IV.

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La thèse selon laquelle la démocratie est une valeur essentiellement occidentale est parfois liée à la pratique du vote et des élections dans la Grèce antique, particulièrement à Athènes, à partir du Ve siècle avant J.-C.[…] L’immense importance de la pratique athénienne du partage de l’autorité politique mérite une reconnaissance sans équivoque.

Mais jusqu’à quel point cela fait-il de la démocratie un concept fondamentalement occidental ? Si l’on accepte ce point de vue, deux difficultés majeures se présentent. Le premier problème concerne l’importance du débat public, qui nous emmène bien au-delà des perspectives étroites du système électoral. Athènes elle-même se distingua particulièrement dans sa manière d’encourager la discussion publique, tout comme le fit la Grèce antique en général. Mais à cet égard, les grecs ne furent pas les seuls, même parmi d’anciennes civilisations, et il existe également, dans d’autres formes de sociétés, une histoire considérable relative à la culture de la tolérance, du pluralisme et des délibérations publiques.

La seconde difficulté concerne la division du monde en civilisation distinctes entraînant des correspondances géographiques… […] Dans cette perspective, il n’est pas trop difficile de voir dans les Goths et les Wisigoths, et d’autres peuples européens, les héritiers de la tradition grecque […] alors qu’il existe une grande réticence à prendre en compte les liens intellectuels existants entre les Grecs et les anciens Egyptiens, les Iraniens et les Indiens, et cela en dépit de la préférence que manifestaient les grecs eux-mêmes –comme l’indiquent les récits de l’époque – à converser avec eux, plutôt qu’à palabrer avec les Goths.

Etablir une classification dans le monde des idées en termes de caractéristiques raciales partagées par des populations proches n’est pas vraiment le fondement idéal pour établir les catégories de l’histoire de la pensée. Cela ne prend pas en compte non plus la façon dont les influences intellectuelles voyagent ou comment les développements parallèles se font dans un monde relié plus par les idées que par la race. Rien n’indique que l’expérience du gouvernement démocratique en Grèce eut vraiment un impact immédiat dans les pays situés à l’ouest de la Grèce et de Rome – disons, par exemple, en France, en Allemagne et en Angleterre. En revanche, certaines cités contemporaines d’Asie – en Iran, en Bactriane et en Inde – intégrèrent des éléments de démocratie dans leur type de gouvernement. […] Pendant plusieurs siècles après l’époque d’Alexandre, par exemple, la ville de Suse, au sud-ouest de l’Iran, eut un conseil élu, une assemblée populaire et des magistrats proposés par le conseil et élus par l’assemblée.

En fait il existe de nombreuses manifestations d’un solide engagement à l’égard de la communication et des discussions publiques qui se retrouvent, de par le monde, dans différents lieux et à différentes époques. Pour donner une autre illustration, d’une importance toute particulière pour la science et la culture, le grand succès de la civilisation arabe au cours du millénaire qui suivit l’émergence de l’Islam, offre un exemple remarquable de créativité indigène combinée à une ouverture aux influences intellectuelles venues d’ailleurs – souvent des peuples ayant des croyances religieuses et des systèmes politique bien différents. La Grèce classique a eu une influence profonde sur la pensée arabe, dans un domaine plus spécialisé, il en fut de même pour les mathématiques indiennes. Bien qu’aucun système formel de gouvernement démocratique ne fût impliqué dans ces réalisations, l’excellence de ce qui fût accompli – l’extraordinaire floraison des sciences, des mathématiques, de la littérature et de la philosophie arabe – est un tribut à la créativité indigène, mais aussi à la gloire du débat public ouvert qui influença le savoir et la technologie, tout comme la politique.

L’idée qui se trouve derrière une telle ouverture fut exprimée de façon très explicite par l’imam Ali ben Abi Taleb au début du VIIe siècle lorsqu’il déclara qu’ « aucune richesse ne peut vous apporter autant de profit que l’esprit » et qu’ « aucun isolement ne peut apporter plus de désolation que la suffisance ».

Ne pas tenir compte du rôle central du débat public dans le concept de démocratie minimise et déforme l’histoire des idées démocratiques, mais détourne aussi l’attention du processus interactif par lequel une démocratie fonctionne et dont son succès dépend. Ne pas tenir compte des racines globales de la discussion publique est déjà en soi très négatif, mais plus encore, sape les fondements d’une compréhension adéquate de la place et du rôle de la démocratie dans le monde contemporain. Même avec le développement du droit de citoyenneté et du droit de vote, un débat ouvert et non censuré est nécessaire pour que les gens soient capables de déterminer ce qu’ils doivent exiger, ce qu’ils doivent critiquer, et comment ils doivent voter.

Amartya Sen, La démocratie des autres, pp. 20-36 (1999, 2003).

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 J’ai commencé cet ouvrage en suggérant que l’on peut écrire l’histoire de la démocratie de deux manières : soit écrire l’histoire du mot  « démocratie », en commençant par la Grèce antique, soit écrire une histoire de ces différentes procédures de décision égalitaires qui, à Athènes, furent appelées « démocratiques. »

En règle générale, nous avons tendance à penser que ces deux histoires sont identiques car, selon la sagesse populaire, la démocratie- comme la science ou la philosophie par exemple- fut inventée sous la Grèce antique. Mais tout bien considéré, il s’agit d’une affirmation assez étrange. Des communautés égalitaires ont existé à travers toute l’histoire humaine – et nombre d’entre elles étaient bien plus égalitaires que celle d’Athènes au Ve siècle av. J.-C.- et les avaient toutes développé une forme ou une autre de procédure de décision pour régler leurs affaires collectives. Souvent ces procédures consistaient à rassembler tout le monde pour des discussions dans lesquelles tous les membres de la communauté-du moins en théorie-avaient voix au chapitre. Néanmoins ces procédures ne sont jamais considérées comme ayant pu être à proprement parler « démocratiques ».

La principale raison pour laquelle cet argument est intuitivement justifié est que dans ces assemblées, on ne passait jamais au vote. Presque toujours, on visait plutôt le consensus. Cela est en tant que tel du plus grand intérêt. En effet, si l’on admet que le fait de lever son bras ou de se placer d’un côté ou de l’autre de la place publique pour exprimer son accord ou son désaccord avec une proposition, n’est pas de l’ordre de ces idées prodigieusement sophistiquées que seuls quelques génies de l’Antiquité auraient pu inventer, alors on doit se demander pourquoi ces méthodes sont si rarement employées. Et pourquoi, à l’inverse, les communautés humaines ont toujours préféré s’imposer la tâche bien plus difficile d’aboutir à des décisions unanimes.

L’explication que je voudrais suggérer est la suivante : il est plus facile, dans des communautés de face-à-face, de se représenter ce que la plupart des membres de celles-ci veulent faire, que d’imaginer les moyens de convaincre ceux qui sont en désaccord. La prise de décision consensuelle est typique de sociétés au sein desquelles on ne voit aucun moyen de contraindre une minorité à accepter une décision majoritaire, soit parce qu’il n’existe pas d’Etat disposant du monopole de la coercition, soit parce qu’il ne manifeste aucun intérêt ni aucune propension à intervenir dans les prises de décision locales. S’il n’y a aucun moyen de forcer ceux qui considèrent une décision majoritaire comme désastreuse à s’y plier, alors la dernière chose à faire, c’est organiser un vote. Ce serait organiser une sorte de compétition publique à l’issue de laquelle certains seraient considérés comme des perdants. Voter serait le meilleur moyen de provoquer ces formes d’humiliation, de ressentiment et de haine qui conduisent au bout du compte à la destruction des communautés. […] Les procédures consensuelles n’ont guère à voir avec un débat parlementaire, et rechercher le consensus ne ressemble en rien au fait de voter. Au contraire nous avons affaire à une procédure de compromis et de synthèse qui a pour but de produire des décisions auxquelles personnes ne trouvera d’objection suffisante pour refuser d’y consentir. Ce qui signifie qu’ici, les deux niveaux que nous avons l’habitude de distinguer – celui la prise de décision et celui de sa mise en œuvre – sont de fait confondus. Cela ne veut pas dire que tout le monde doit être d’accord. La plupart des formes de consensus incluent toute une variété de formes graduées de désaccord. L’enjeu est de s’assurer que personne ne s’en aille avec le sentiment que ses opinions ont été totalement ignorées, et par conséquent que même ceux qui pensent que le groupe a abouti à une mauvaise décision seront encouragés à donner leur acquiescement même passif.

David Graeber, La démocratie aux marges, pp. 47-50, (2014).

1 Nomos : les lois instituées.

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