15 déc. 2015
Violence et classe ouvrière aux 19 et 20e s.
Un regard historique sur l’actualité – Stéphane Rio – Histoire

mardi 15 décembre 2015

19 à 21 heures

Histoire

Stéphane Rio
traitera le thème :

Violence et classe ouvrière aux 19 et 20è siècles

A qui fait peur la violence ouvrière ?

Un regard historique sur l’actualité.

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Début octobre 2015, alors que la direction d’Air-France essayait de passer en force sur un énième plan social qui licencierait des centaines d’employés, les salariés manifestèrent et s’en prirent à quelques membres de la direction.

Ces altercations ont tout de suite pris un dimension politique et médiatique exceptionnelle. La direction d’Air France a porté plainte pour violence, soutenue par le gouvernement socialiste et l’opposition de droite. La presse et les commentateurs n’ont eu de cesse de condamner des « violences inacceptables » pour Manuel Valls, « indignes » pour la CFDT. « Jamais rien ne pourrait justifier de telles violences »…

Manif

Ces réactions indignées ressurgissent depuis quelques années alors que le mouvement social est en difficultés, mais elles ne sont pas neuves… Depuis l’apparition du mouvement ouvrier au 19ème siècle, les attaques patronales, politiques et médiatiques sont récurrentes. De la peur de la Commune de Paris à celle de l’action directe anarcho-syndicaliste, de la condamnation et de la répression des mouvements de grève au début du 20ème à la déqualification de la culture ouvrière, bourgeoisie, presse et classe politique dominante ont su se mobiliser pour maintenir leurs intérêts et contenir la subversion ouvrière.

A l’aide de quelques exemples, l’intervention s’attachera à étudier les permanences et les mutations de ces discours sur la violence de la classe ouvrière.

Indications bibliographiques à propos de la conférence : Qui a peur de la violence ouvrière ?

Jarrige François, Techno-critiques. Du refus des machines à la contestation des technosciences, La Découverte, 2014

Noiriel Gérard, Les ouvriers dans la société française. XIXè-XXè siècles, Points Seuil, 1986

Pigenet Michel et Tartakowsky Danielle (dir.), Histoire des mouvements sociaux en France de 1814 à nos jours, La Découverte, 2012

Rio Stéphane, « Le regard d’un patron sur la grève. Journal d’Emile Vuillemin. Septembre-Novembre 1893 », Revue du Nord, n°347, oct-déc 2002

Rio Stéphane, « Faits divers, passions journalistiques et représentations du monde ouvrier. L’affaire Vuillemin et les mineurs du Nord vus par la presse en 1895 », Centre d’Histoire Judiciaire, 2005

Sirot Stéphane, La grève en France. Une histoire sociale. XIX-XXè siècles, O. Jacob, 2002

Vigna Xavier, Histoire des ouvriers en France au XXè siècle, Perrin, 2014

Stéphane Rio, le 15 décembre 2015 pour l’Université Populaire d’Aubagne

« Violence et classe ouvrière aux 19 et 20è siècles »

A qui fait peur la violence ouvrière ? Un regard historique


Le regard d’un patron sur la grève des mineurs de 1893 dans le Nord et le Pas-de-Calais : Carnets personnels d’Emile Vuillemin, administrateur de la Compagnie des mines d’Anzin :

 

10 octobre 1893 :

La continuation de la grève jusqu’au 31 décembre est votée à l’unanimité. À Noyelles-Godault, deux attentats à la dynamite. Chez un ouvrier qui a repris le travail, depuis 2 jours, une cartouche placée sur la fenêtre de sa maison, fait explosion, cause des dégâts importants, mais sans blesser personne. On trouve sur la fenêtre d’une maison voisine, habitée par un surveillant, une boîte contenant 11 cartouches de dynamite, avec mèche en partie brûlée mais éteinte heureusement à quelques centimètres de la capsule de fulminate. L’explosion, si elle avait eu lieu, eut causé des désastres épouvantables dans tout un groupe de maisons.

 

16 octobre 1893 :

[…] La nuit a été très agitée. Des bandes de grévistes ont empêché les mineurs de se rendre au travail. Ils ont cassé des vitres à Lens chez les ouvriers qui refusaient de se joindre à leurs patrouilles. À Ostricourt, l’une de ces bandes a été chargée par la gendarmerie, qui a fait 4 arrestations. À Béthune, à Courrières, à Marles, à Bruay il a fallu disperser de fortes patrouilles qui s’opposaient au passage des ouvriers se rendant aux fosses. À Liévin, extraordinaire agitation non seulement la nuit, mais encore dans la journée. 1 200 mineurs, avertis par un coup de canon, se massent aux extrémités des corons pour arrêter les 37 mineurs réquisitionnés la veille. Baudin, Lamendin et Turot sont au milieu d’eux. Le propre frère de Lamendin est un des mineurs réquisitionnés. Les troupes vont les chercher dans leurs maisons. Elles sont accueillies avec hostilité. Elles chargent les manifestants qui se sauvent dans un bois où ils restent cernés. Des briques sont lancées par les grévistes restés dans les corons et la troupe attaquée fait une charge à fond. À la remonte des réquisitionnés, les mêmes scènes se reproduisent et se terminent par 5 arrestations. Les députés socialistes sont demeurés sur pied pendant toute la nuit du dimanche au lundi. […]

 

17 octobre 1893 :

À Liévin, les ouvriers réquisitionnés n’osent se rendre à la fosse n° 3. Des groupes de grévistes sont réunis dans les corons dès le matin. Basly, Lamendin et Goullé sont au milieu des groupes et recommandent le calme. La gendarmerie, les cuirassiers et une Compagnie d’infanterie somment 3 fois les groupes de se disperser, et comme les mineurs ne bougent pas, il est exécuté une charge qui refoule les grévistes dans les jardins. Dix arrestations sont faites. Les prisonniers sont emmenés l’après-midi à Béthune. À la remonte à 3 heures des ouvriers réquisitionnés de la fosse n° 1 on est obligé de sommer et de charger de nouveau des masses de grévistes, qui une fois dispersés se rendent à la conférence de Lamendin. Celui-ci les exhorte au calme, mais en même temps à la résistance. À la gare de Lens, Basly, accompagné de Baudin, est menacé d’arrestation par le capitaine de gendarmerie. […]

 

Source : Stéphane Rio, « Le regard d’un patron sur la grève… », Revue du Nord, n°347, 2002

 

 

 

 

 

Des témoignages sur les formes de luttes ouvrières :

 

METTRE À SAC LA MAISON DU PATRON :

« A Carvin, les grévistes se sont opposés à ce que les ouvriers des ateliers se rendent à leur travail et ils ont même empêché les mineurs réquisitionnés pour l’entretien des galeries, de descendre dans la mine. A Billy-Montigny, un cortège d’un millier de grévistes a arrêté sur la ligne de la Compagnie de Courrières un train d’ouvriers qui amenait des sauveteurs à la fosse n° 2. Ils ont assailli à coups de briques et de pierres le train et un détachement de cavalerie qui cherchait à les disperser. Un officier et plusieurs soldats ont été atteints par les projectiles et légèrement blessés. […] [A Lens] A une heure, un cortège de nombreux grévistes, venant de Liévin, a assailli la maison de M. Reumaux, directeur des mines de Lens, actuellement à Paris. […] Ils ont ensuite pénétré dans la maison où tout a été mis en pièces1 les meubles, les fourneaux ont été brisés, le linge dispersé. Il n’a fallu aux grévistes que quelques minutes pour mettre tout à sac. »

L’Humanité , 19 avril 1906 (après la catastrophe de Courrières qui a causé la mort de 1 099 mineurs).

 

SE BLESSER POUR SE REPOSER : LE MACADAM :

« Le macadam, c’était alors la seule façon, pour les ouvriers dépourvus d’économies, de se soigner, de se reposer ou de profiter du soleil, pour le militant d’assister à un congrès, de suivre des cours, de s’instruire. […] La gamme des accidents utilisés par les macadamistes était assez limitée, quoique n’allant pas sans douleur ni sans risques1 les blessures étaient néanmoins superficielles. Les plus courantes étaient : l’entorse, l’éraflure au bras ou à la jambe et, dans certains métiers, une coupure plus ou moins profonde. »

  1. Michaud, J’avais vingt ans. Un jeune ouvrier au début du siècle , Syros, 1983, pp. 181-182.

 

LE « GRAND SOIR » :

DANS LE TEXTE« De plus en plus, les masses ouvrières, comme les militants, s’accoutument à l’idée d’une révolution possible, probable et prochaine. La révolution, ce n’est plus un mot, ni une idée vague. On y croit, on la veut, on la prépare. […] Et l’une des conditions de succès de la révolution, de son succès durable, c’est que la production ne soit pas interrompue. [Le citoyen Jules Martin] a constitué ce qu’il appelle (le mot est impropre, mais il plaît aux masses) : le Soviet de l’Habillement. Voici que ce c’est. […]

1) Réquisitionner les matières premières et le matériel nécessaires à la fabrication de l’habillement

2) Organiser le travail, répartir les matières premières, selon la force et le rendement approximatif de chaque atelier – et répartir le personnel et les techniciens.

3) Préparer l’élection, dans chaque atelier, d’un conseil d’ouvriers et d’ouvrières chargé de gérer l’atelier, d’assurer la production par la répartition du travail, et de maintenir la discipline. […] Qu’une telle organisation ait été mise à l’étude et préparée, […] , c’est un signe des temps, et l’une des plus symptomatiques manifestations de l’esprit nouveau qui règne dans les masses ouvrières, à la fois audacieusement et sagement révolutionnaires. »

Note de police d’un indicateur, 30 juin 1919, Archives nationales F 7 13933.

 

 

 

HARO SUR LES JAUNES :

« La grève de Fougères se développait désormais sous les yeux de toute la France. Le mercredi 9 janvier 1907 fut la journée la plus horrible. Le syndicat patronal, imaginant que les révoltés avaient assez souffert et que l’heure de la soumission était peut-être venue, avait décidé de tenter ce jour-là une réouverture des usines. […] Le mercredi matin à neuf heures, toute la ville fut dans la rue : les grévistes naturellement qui avaient organisé des cortèges1 753 ouvriers se présentèrent et entrèrent dans les usines sous la protection des gendarmes. Il leur avait fallu du courage pour entrer. Il leur en fallut plus encore quand ils durent en sortir à midi. A la porte même de l’usine, les gendarmes les protégèrent. Mais ils avaient à faire tout le chemin de l’usine à leur maison. J’en vois encore deux ou trois, rasant les murs, courant la tête entre leurs mains, poursuivis ou coincés et arrêtés dans des embrasures de porte, et non pas battus, mais couverts de boue et de crachats. »

Jean Guéhenno, Changer la vie. Mon enfance et ma jeunesse , Grasset, « Les Cahiers rouges », 1990 (1re éd., 1961).

 

SÉQUESTRATION :

« Mardi matin 20 juin, une réunion syndicale s’est tenue à Issoire et le soir, dès 20 heures, après une nouvelle réunion à Grosménil, les grévistes et les sympathisants se retrouvaient à Brassac II qu’ils investissaient en bloquant les représentants de la Direction présents […] à l’intérieur de l’usine. Après que les délégués [eurent] obtenu une entrevue avec les directeurs, laquelle n’avait pu que mettre de nouveau en évidence l’impossibilité de parvenir à un accord, la foule des manifestants – 1 500 personnes, peut-être 2 000 – décida de poursuivre son siège jusqu’à la capitulation de la Direction. […] J’ai pris l’initiative, devant l’ampleur de la crise, de me rendre sur place pour essayer de faire entendre raison aux manifestants au micro ou, tout au moins, d’affronter les meneurs, afin d’obtenir la cessation de ces agissements. […] Après une heure de discussion pour le moins animée, j’ai pu obtenir que les responsables s’engagent à disperser leurs troupes, moyennant l’assurance d’organiser une nouvelle réunion paritaire en terrain neutre. »

Rapport du sous-préfet au préfet du 22 juin 1967 sur une manifestation dans les usines d’équipement automobile Ducellier (AD Haute-Loire, 1120W244).

 

1955, À SAINT-NAZAIRE : LES OUVRIERS DE LA NAVALE CONTRE LES CRS :

« Les CRS ont facilement investi la nef de traçage […] .Mais dans les trois nefs suivantes, la confusion est totale […]. Happés comme par enchantement des dizaines de gars disparaissent dans les rangs des forces de l’ordre, mais de toute façon celles-ci ont perdu l’initiative à partir du moment où elles se sont engagées dans l’atelier. Entraînés pour le combat de rue, les CRS ne peuvent rien contre des hommes qui connaissent l’issue de ce labyrinthe de pièces en construction. A une quinzaine de mètres du sol, des ouvriers occupent les chemins de roulement des ponts et ajustent avec précision tout CRS qui s’aventure à la verticale. D’autres occupent les cabines des pontonnières et manoeuvrent les ponts roulants de telle sorte que leurs crocs de levage se déplacent à hauteur d’homme, ce qui occasione quelques ravages dans les rangs des policiers. D’autres encore allument les torches à propane qui servent habituellement au chauffage des pièces en cours de soudage, des gars chargent avec ces lance-flammes qui crachent le feu à plusieurs mètres et causent une panique indescriptible parmi la flicaille. »

  1. Oury, Les Prolos , Nantes, Éditions du Temps, 2005, (1re éd. Denoël, 1973), pp. 181-183.

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