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31/01/17
Les usages publics de l’histoire 2/3
Stéphane Rio – Histoire

Les enjeux politiques des interprétations de la Révolution française

Les interprétations de la Révolution Française : enjeux de mémoire, enjeux politiques

Qu’est-ce que la Révolution Française ? La question est simple, mais les réponses apportées sont d’une immense complexité tant elles sont contradictoires, conflictuelles et passionnées :

  • Une fracture satanique d’un ordre éternel et providentiel ? Un immense bain de sang préfigurant les totalitarisme ?
  • Une rupture libératrice non seulement pour le peuple français, mais aussi pour le genre humain à l’échelle universelle ?

Nous étudierons les débats sur les origines, les acteurs et les héros de la Révolution pour comprendre la construction des clivages politiques qui prennent racines dans ces interprétations.

Les documents proposés par Stéphane Rio sont ici :

Textes 31-01-17

Le Capital du 21ème siècle de Thomas Piketty

Document de présentation proposé par Bernard Tabuteau

Télécharger au format pdf en cliquant sur le lien ci-dessous :

PIKETTY UPPAE

LE CAPITAL DU XXIe SIECLE

« Livre le plus important de la décennie » (Krugman), traduit en 40 langues

Piketty replace son analyse du capital au 21ème siècle dans une histoire générale du patrimoine et des inégalités depuis le début 18ème siècle.

Il montre que le Capital a eu tendance tout au long de son histoire à produire des niveaux d’inégalité croissants parce que le rendement du Capital (r) excède le taux de croissance du Revenu national (g). C’est la contradiction centrale du Capital.

La richesse par le patrimoine s’accroît par les revenus qu’il génère à un rythme supérieur à celui des revenus salariaux. C’est la cause principale de l’importance du patrimoine / aux revenus.

Note technique

Le capital ou patrimoine, K : actifs financiers et non financiers

Le Revenu National, RN : somme des revenus du travail et ds revenus du capital

PIB + revenus issus d’agents économiques à l’étranger – revenus versés à agents à l’étranger = RN

Enorme travail de reconstitution de séries de K et de RN

Analyses de Piketty complétées par des éléments du contexte économico-social propres à chaque période

Cas de la France avec quelques références aux EU

Section 1 : le patrimoine-roi, situation prédominante en régime capitaliste

Sur très long terme (depuis 1700) le patrimoine total est en moyenne égal à 5 fois le RN (K/RN=5)

Ce rapport varie au cours du temps, d’où plusieurs périodes historiques

Prédominance de K/RN expliquée par Piketty à travers 3 analyses convergentes

§1. Les témoignages littéraires

« Le père Goriot » : les revenus de l’activité d’entrepreneur sont épargnés et donnent naissance au capital + l’accumulation du capital est sources de revenus bien supérieurs à ceux de l’activité

« Du côté de chez Swann » : les rentes d’Etat constituent la composante majeure de la fortune des classes supérieures

§2. Le taux de rendement du capital supérieur à celui du revenu national

r = RK/K g = RN(n) – RN(n-1) / RN

Depuis 1700, en dehors de la période des « 30 Glorieuses », r a oscillé entre 3-6% / an….g a toujours été inférieur à 3%

r > g pousse à la hausse du rapport K/RN

r > g accroît la part des revenus du capital dans le RN au détriment de la part restante, celle des salaires. Cette situation est une « force de divergence » dans la répartition des richesses entre les ménages

§3. La courbe K/RN depuis 1700 à l’avantage de K (graphe 3.2)

La courbe K/RN en forme de U dans tous les pays développés de l’ouest, notamment France et RU

Son examen fait apparaître une prédominance des périodes où K/RN > 5 : jq 1910 et de 2000 à 2010

Section 2 : les fluctuations des situations patrimoniales depuis 1700

La dynamique de K peut être bouleversée par une série d’événements : chocs extérieurs (guerres), évolutions du système économique, bouleversements sociaux, etc…

Donc : l’évolution de K/RN ne peut se réduire à la seule référence à la loi générale r > g … d’où la courbe en forme de U et non une droite croissante

§1. Le haut niveau de départ de K/RN en Europe au 18ème siècle

K/RN = 7 pour les courbes européennes entre 1700 et 1910

Avant le 19ème siècle la rente financière = 4-5% et g < 1% : l’agriculture reste prédominante, les terres représentent une part très importante de la richesse mais décroissante avec le développement du capitalisme commercial puis industriel (fin 18ème au RU, milieu 19ème en France) et les exportations de capitaux (colonies, pays émergents).

19ème : durant cette période r (supérieur à 3%) est nettement supérieur à g (croissance entre 1 et 1,5%), donc K/RN reste à un niveau élevé.

Le niveau élevé de K/RN en Europe correspond aussi à une prédominance de l’héritage sur le travail : en 1860 la part des revenus du capital dans le revenu national est à un niveau qui ne sera jamais plus atteint (supérieur à 40%)

§2. Le choc des guerres, l’après guerre 1914, la crise de 1929 et la chute de K

Entre 1910 et 1950, la chute de K est continue :

.période des 2 guerres et immédiat après guerres : destruction physique de capital + inflation forte (anéantissement de la valeur réelle de l’épargne financière) + poursuite baisse de la valeur des terres

.repli national suite 1ère guerre, crise mondiale de 1929, politiques autarciques en Allemagne et Italie : succession de dévaluations, restriction des échanges, chutes de production….pèsent sur r et g (même si r demeure supérieur à g) = freins à la remontée de K

§3. La persistance d’un capital de niveau « faible » mais croissant au cours des « 30 Glorieuses »

Elévation lente entre 1950 et 1975 mai K/RN < 4 en 1975

Facteurs favorables à la remontée de K : fin de l’inflation à 2 chiffres + accession à la propriété du logement pour un nombre croissant de ménages

Elévation lente de K car faible écart entre r et g (voire souvent écart < 0) : g atteint de niveaux exceptionnels, r plutôt dans la branche basse de la fourchette historique (entre 3 et 6%) :

.forte croissance de g : diffusion rapide du mode de vie US (consommation de masse) favorisé par politique de crédit + hausse des salaires + forte croissance de l’investissement public,

.progression modérée de r : profits réinvestis, encadrement du crédit

§4. Le retour du capital dans les années 1980

K/RN > 5 dans les années 2000

Affaiblissement de g (fin diffusion consommation de masse) + r tend à s’élever par différenciation de r (épargne classique / placements financiers) :

.révolution néo-libérale des années 1980,

.triomphe de la mondialisation financière,

.rapport de forces devient défavorable aux salariés (chômage de masse, délocalisations, ….)

§5. Affinement de l’analyse : l’insuffisance de la comparaison entre r et g

Evolutions r, g n’expliquent pas intégralement la courbe K/RN :

.alors que r > g sur période 1810-1910, K/RN reste à un niveau élevé mais n’augmente pas : on assiste au cours de cette période à un transfert progressif du capital de la terre vers l’industrie et le commerce qui fait chuter la valeur des terres agricoles ;

.l’écart positif entre r et g est insuffisant pour comprendre l’évolution de K/RN entre 1910 et 1950. Entre 1910-1920 ce sont principalement les destructions de capital et la forte inflation qui expliquent la chute de K.

Entre 1920 et 1950, r reste supérieur à g (g est faible) ce qui pousse à la hausse de K mais si le capital industriel s’élève il ne fait que compenser la chute de valeur du capital immobilier et de la terre ;

.pendant les « 30 Glorieuses » (1950-75), K/RN n’augmente que faiblement car r n’est pas toujours > g mais ce qui et remarquable au cours de cette période c’est la forte augmentation du capital « logements » (accession à la propriété d’un nombre croissant de ménages)

Section 3 : les spécificités des inégalités aux 19ème et 20ème siècle

§1. L’évolution des inégalités de revenus en France depuis un siècle : d’une société de rentiers à une société de cadres

Entre la Belle Epoque et l’époque contemporaine (années 2000) la France a connu une réduction des inégalités de revenus (avant impôts et transferts) : la part du décile supérieur des revenus dans le revenu national est supérieure à 45% avant 1914 contre 30-35% aujourd’hui (graphe 8.1)

Passage d’une société de rentiers à une société de cadres : avant 1914 les revenus du capital étaient majoritaires dans le centile supérieur …. au début du 21ème siècle ce sont les revenus salariaux (graphe 8.2, écart entre les 2 courbes)

Pour Piketty la réduction des inégalités est liée à la chute de K et donc de K/RN de 7 en 1910 à moins de 4 en 1970 (choc des guerres, des crises, inflation…) et aux politiques économiques conduites après la deuxième guerre

L’entre deux guerres : divergence entre les évolutions du décile supérieur et du centile supérieur (8.1 et 8.2) : la part du premier ne baisse que dans la décennie 1935-45 alors que celle du second baisse sur toute la période.

Les divergences s’expliquent par la composition différente des revenus de ces 2 catégories : part plus élevée des revenus du capital dans le centile, or dans cette période K chute fortement

La période 45-65 : hausse des inégalités salaires et revenus (principalement loyers)

La période 1965-83 : les inégalités salariales, et encore plus de revenus, se réduisent nettement :

.mouvement de mai 1968 se traduit par une hausse du SMIC de 20%, son indexation sur les salaires moyens, des coups de pouces réguliers dans un contexte de rapport de forces favorable aux salariés ; même sens en 1981-83 ;

.reprise d’une forte inflation (hausse du prix du pétrole, indexation…), maintien d’une fiscalité progressive pèsent sur salaires et revenus mais spécialement sur ces derniers et donc sur la hausse des revenus non salariaux.

La période débutant dans les années 1980 : période marquée par la révolution néo-libérale, la mondialisation financière, la libération des mouvements de capitaux, un compromis social devenant défavorable aux salariés.

Les inégalités de salaires et de revenus recommencent à croître au bénéfice du haut encadrement et des détenteurs de capital important.

La part des revenus du capital dans le RN est à la hausse : 20% en 1980, 30% en 2010

De nouveaux modes de rémunération apparaissent, surtout à compter des années 1990, pour le haut encadrement : bonus, primes, octroi d’actions…une forme d’alliance se noue entre le haut encadrement et les actionnaires.

La reprise des inégalités est toutefois moins nette qu’aux EU.

§2. Aux EU forte augmentation des inégalités à compter de la fin des années 1970, montée des super-salaires

Les inégalités de revenus décroissent fortement entre 1910-1929 et1970 : le décile supérieur reçoit 40% du RN en 1910, 50% avant la crise de 1929 et 30-35% en 1970 (8.5)

La chute du capital sur la période (due ici à la crise plutôt qu’aux guerres) et les politiques conduites (New Deal, Etat-Providence) permettent de l’expliquer.

A/c de la fin des années 1970 nouvel accroissement des inégalités : la part du décile supérieur dans le RN passe de 30-35% dans les 70′ à 40-45% en 2010.

L’essentiel de cette forte hausse provient du centile supérieur : le supercadre également actionnaire est un des personnages types de cette période.

De plus, le salaire minimum fédéral est nettement < SMIC

§3. La montée d’une classe moyenne patrimoniale

Le centile supérieur détient en France entre 20-30% du patrimoine en 2010 contre 60% en 1910 (10.1) ; pour le décile supérieur, respectivement 60 et 90%

Entre le décile supérieur et les 50% les plus pauvres (5% du patrimoine) émerge une classe moyenne patrimoniale, 35% du capital en 2010 :

.les destructions de K suite aux guerres et à l’inflation affectent le décile supérieur,

.les politiques conduites pendant les 30 Glorieuses : faible écart entre r et g, forte progressivité fiscale, indexation et hausse des salaires, encadrement et orientation du crédit…

§4. Reprise de la concentration du patrimoine depuis 1990

Dans tous les pays, davantage aux EU (10.5 et 10.1) une tendance à la reprise de la concentration du patrimoine s’affirme a/c des 1980′ : l’écart croissant entre r et g la favorise ainsi que le fort recul de la progressivité des impôts sur les revenus et les successions.

Si l’écart entre r et g se maintient cette tendance s’accentuera en l’absence de politiques correctrices

Section 4 : Réguler le capitalisme du 21ème siècle

Jq quel point l’inégalité des fortunes est-elle acceptable ? La société méritocratique moderne, notamment au EU n’est-elle pas trop dure pour les perdants ?….

Piketty revient sur la construction historique de « l’Etat social » et exprime qqs propositions

Dans la période historique 1930-1950, aux Eu puis en Europe occidentale, dans un contexte politique et géopolitique très particulier, l’Etat va progressivement prendre en charge un certain nombre de missions sociales (éducation, santé, retraites…), mettre en œuvre une réforme profonde de la fiscalité (forte progressivité sur les revenus et les successions), instaurer de cotisations sociales…

Il convient aujourd’hui, dans un contexte de concurrence mondialisée, de s’interroger :

.sur les meilleurs moyens d’assurer ces missions sociales (par exemple des partenariats Etat-Fondations ou Associations),

.sur les limites des inégalités de revenus afin de permettre la méritocratie républicaine.

Dans ce contexte et tenant compte des expériences historiques il avance qqs propositions visant à une réforme fiscale mondiale :

.développer les travaux d’études et de recherche sur les inégalités,

.progressivité de l’IRPP : Piketty juge optimal la taxation de la dernière tranche à 80%,

.progressivité du taux d’imposition du patrimoine,

.l’imposition du capital ne pourra être efficace que si elle s’effectue à taux uniformes à l’échelle mondiale (dans un premier temps UE)

Exemple : impossible de taxer les armateurs grecs en l’absence de coopération internationale

Exemple : le mécanisme de résolution des crises financières de l’UE prévoit une mise à contribution prioritaire des actionnaires

Atkinson, élève et collègue de Piketty, élargit les propositions, réhabilitant le rôle de la puissance publique :

.assigner à l’Etat un objectif cible en matière de chômage supposant une offre garantie d’emplois publics,

.promouvoir une politique nationale de rémunérations avec un salaire minimum suffisant,

.créer une autorité d’investissement public gérant un fonds souverain,

.rendre l’impôt (revenus et successions) nettement plus progressif…dont une partie serait employée à financer un « héritage minimum » à l’âge de 18 ans,

.donner aux salariés un pouvoir accrû au sein de entreprises notamment sur l’organisation du travail et l’emploi, etc, etc…

Section 5 : Piketty et Marx

Proximité des titres des ouvrages : Le capital du 21ème siècle (2013) / Le Capital (volume 1, 1867)

Piketty travaille à l’intérieur du système capitaliste dans toute son évolution historique depuis 1700 et dégage une loi fondamentale de son fonctionnement, au delà de ses différentes formes historiques.

La tendance inéluctable sur le long terme à la reproduction des inégalités dans la distribution des richesses quelles que soient les configurations historiques et quels que soient les territoires de développement du capitalisme

Marx cherche moins à prouver des inégalités économiques qu’à en découvrir les racines au sein du processus de production capitaliste :

.la situation de dépendance (aliénation) du salarié / propriétaire des moyens de production le contraint à vendre sa force de travail pour subsister,

.le capitaliste cherche à en minorer le coût pour optimiser son profit, dans un contexte de concurrence, mais ne peut s’en passer car seul le travail crée la richesse

Des analyses différentes se situent dans des perspectives différentes

La recherche de Piketty est guidée par une interrogation morale -jq quel degré les inégalités sont-elles acceptables- et éthique, comment donner sens à la méritocratie. Il recherche un « capitalisme à visage humain » :

.action des Etats,

.coopération des Etats à l’échelle mondiale allant jq parler de gouvernement mondial,

.à ceux qui crient à l’utopie Piketty fait remarquer que l’idée d’un impôt sur les revenus a longtemps été rejetée

Pour Marx non seulement les inégalités mais la dépendance du dominé sont inhérentes au fonctionnement du capitalisme :

.la disparition des inégalités est subordonnée à l’avènement d’une société supérieure,

.ses analyses sont toujours resituées dans une longue perspective historique, les conflits de classes sont, pour lui, le moteur de l’Histoire

Bibliographie des séances sur Henri Lefebvre

Henri Lefebvre (1901-1991)

Près de dix ans après sa mort, la pensée d’Henri Lefebvre demeure, sinon incomprise ou méconnue, du moins mal interprétée, parce qu’il n’a jamais été facile de la classer sur la table de Mendeleiev de la « pensée contemporaine ». Trop communiste pour être philosophe, trop philosophe pour être communiste, Lefebvre n’a sans doute pas su se construire un profil de carrière susceptible de le faire reconnaître pleinement par l’une ou l’autre des institutions, de se muer en académicien de la conscience comme Sartre ou Aron, ou en apparatchik politique comme Aragon. Cela est bien connu lorsqu’il s’agit de l’histoire de ses rapports avec le parti communiste. Venant de l’avant-garde politico-mystique (le groupe Philosophies), il y entre en 1928, mais pour tenter de faire de la théorie marxiste à l’heure où Staline prépare la collectivisation et où Thorez va mettre en place la stalinisation à la française. On comprend que les intellectuels-de-parti n’aient pas su par quel bout prendre quelqu’un qui travaillait non seulement, le premier en France, sur les fameux « manuscrits de jeunesse » de Marx destinés à un si bel avenir de coupure épistémologique, mais aussi sur Hegel, sur Nietzsche, sur Kierkegaard, sur Pascal. La seule époque où Henri Lefebvre fera figure de « philosophe officiel » du PCF durera de la Libération à l’automne 1947, et c’est la seule où il donnera quelques gages douteux de bonne volonté, en particulier dans l’« affaire Nizan ». Mais c’est aussi le moment où il publie des ouvrages bien éloignés de la « science prolétarienne », en particulier le premier volume de Critique de la vie quotidienne. Sa rupture avec le stalinisme, progressive dès 1953, ouverte dès avant 1956, conduira à son exclusion en 1958 (Michel Trebitsch : L’exclusion d’Henri Lefebvre en 1958 : philosophie et politique)..
On ne peut donc s’étonner que le parti communiste ne se soit pas réellement intéressé à la pensée de Lefebvre, sauf à des fins publicitaires, puis pour le condamner, avant de le réintroduire à partir des années 1980. Ce qui est autrement plus captivant et même énigmatique, c’est la relation établie par la philosophie française avec le marxisme lefebvrien. La place qui lui est accordée dans les (rares) ouvrages sur la question est étonnamment limitée, voire nulle. Qu’on aimerait rappeler, pourtant, à Vincent Descombes que Le Même et l’autre est le titre de l’introduction rédigée par Henri Lefebvre aux Recherches philosophique sur l’essence de la liberté humaine de Schelling, parues chez Rieder en 1926 ! On peut émettre l’hypothèse que la méconnaissance à l’égard de Lefebvre est, en France, à l’exacte mesure de la fascination équivoque exercée par Heidegger. La phénoménologie à la française, qu’elle se soit appelée existentialisme dans les années 1950 ou structuralisme dans les années 1960, ne pouvait susciter qu’un mécanisme de rejet à l’endroit de la tentative de greffe lefebvrienne. Le débat avec Henri Lefebvre a été minutieusement circonscrit : quelques lignes chez Sartre (Critique de la raison dialectique), quelques affrontements plus sérieux sur Pascal et l’aliénation avec Lucien Goldmann, c’est-à-dire, indirectement, avec Lukàcs. Voilà pourquoi ce n’est jamais véritablement la pensée de Lefebvre qui a été discutée en France (à la différence de l’Allemagne, de l’Italie et, plus récemment, des États-Unis), mais son statut de philosophe. Défini avant tout comme sociologue (du quotidien, de la ville, de l’urbain, avant tout) et enfermé dans cette fonction, il ne pouvait qu’être perdant face à la montée en puissance de la sociologie américaine d’un côté, du monolithe bourdivin de l’autre. Mais personne n’a tenté d’éclairer les choix sociologiques de Lefebvre par sa posture philosophique, c’est-à-dire la volonté d’introduire dans la pensée, de faire accéder à la pensée, comme il aimait à le dire, un certain nombre de concepts, parmi lesquels, au tout premier rang, celui de quotidienneté et celui de modernité (Michel Trebitsch : Henri Lefebvre en regard de Michel de Certeau : Critique de la vie quotidienne). On lui lançait alors un autre reproche oblique : ses élaborations conceptuelles demeuraient approximatives, sinon fumeuses. Et depuis quand le « je ne sais quoi » a-t-il empêché Jankelevitch d’être pris pour un philosophe et non pas pour un essayiste ?
Henri Lefebvre a beaucoup écrit, peut-être trop, et s’il s’est répété souvent, c’est qu’une même interrogation parcourt l’ensemble de son oeuvre. Ses premiers textes publiés, en 1924-1925, sont des « Fragments d’une philosophie de la conscience ». De La Conscience mystifiée (1936) à Critique de la vie quotidienne (1947), d’Introduction à la modernité (1962) à La Fin de l’histoire (1970), de La Présence et l’absence (1980) à Qu’est-ce que penser ? (1985), il n’a cessé de vouloir fournir à cette interrogation sur les conditions de la conscience une réponse qui soit à la fois philosophique et métaphilosophique, parce que le marxisme lui apparaissait à la fois comme philosophie et dépassement de la philosophie. Les seuls qui aient réellement tenté de débattre avec Henri Lefebvre, ce sont les milieux chrétiens : le personnalisme aux temps de la naissance d‘Esprit, des jésuites comme le Père Calvez au lendemain de la guerre. Ce n’est pas un hasard. La phénoménologie à la française s’est construite à la fois contre le marxisme et contre la partie la plus visible, ou du moins la plus militante, de l’existentialisme chrétien. Peut-être est-ce ce dernier qui, au bout du compte, l’a emporté ; mais quand se constitue l’existentialisme sartrien, puis quand se met en branle, via Lévi-Strauss, Barthes ou Althusser, la victoire structuraliste des « sciences de l’homme » sur la philosophie, c’est par référence et en situation polémique par rapport au marxisme. C’est en ce sens que, face à Marx, il fallait un héros (héraut ?) – Heidegger – et des vérités marginales (Kojève, Bataille, le Collège de sociologie) ou exotiques (Lukàcs, Marcuse, l’école de Francfort), et surtout pas chercher, là, sous nos pieds, si quelqu’un d’autre s’essayait aux mêmes exercices spirituels : pourquoi des penseurs en temps de détresse ?

Michel Trebitsch


Ouvrages d’Henri Lefebvre

(NB : cette bibliographie sera progressivement augmentée de celle des articles d’Henri Lefebvre et des études sur lui. Elle reprend et complète celle parue dans Rémi Hess, Henri Lefebvre et l’aventure du siècle, Paris, A. M. Métailié, 1988)

– Schelling, Recherches philosophiques sur l’essence de la liberté humaine et sur les problèmes qui s’y rattachent, introduction (« Le même et l’autre », p. 7-64), traduction de Georges Politzer, Paris, Rieder, 1926.
– (en collaboration avec Norbert Guterman) Karl Marx, Morceaux choisis, introduction, textes choisis par Paul Nizan et Jean Duret, Paris, NRF, 1934 (rééd. partielle. Karl Marx, Œuvres choisies, Paris, Gallimard, 1963-1964, 2 vol., coll. « Idées »).
– (en collaboration avec Norbert Guterman) La Conscience mystifiée, Paris, NRF, 1936, coll. « Les Essais » (rééd., Paris, Le Sycomore, 1979 ; Paris, Syllepse, 1999, augmentée de La Conscience privée, préfaces de Lucien Bonnafé et René Lourau).
Le Nationalisme contre les nations, préface de Paul Nizan, Paris, Éditions sociales internationales, 1937, coll. « Problèmes » (rééd. avec présentation de Michel Trebitsch et postface d’Henri Lefebvre, Paris, Méridiens Klincksieck, 1988).
Hitler au pouvoir. Les enseignements de cinq années de fascisme en Allemagne, Paris, Bureau d’éditions, 1938.
– (en collaboration avec Norbert Guterman) Cahiers de Lénine sur la dialectique de Hegel, traduction, introduction et notes, Paris, NRF, 1938 (rééd. Paris, Gallimard, 1967, coll. « Idées »).
(en collaboration avec Norbert Guterman) Hegel, Morceaux choisis, traduction et introduction, Paris, NRF, 1939 (rééd. Paris, Gallimard, 1969, 2 vol., coll. « Idées »).
Nietzsche, Paris, Éditions sociales internationales, 1939, coll. « Socialisme et culture » (rééd. Paris, Syllepse, avec une préface de Michel Trebitsch, à paraître).
Le Matérialisme dialectique, Paris, Alcan, 1940, « Nouvelle encyclopédie philosophique » (rééd. Paris, PUF, 1947, 7e en 1974).
L’Existentialisme, Paris, Éditions du Sagittaire, 1946.
Logique formelle, logique dialectique (tome 1 de A la lumière du matérialisme dialectique), Paris, Éditions sociales, 1947 (2e éd. avec préface, Paris, Anthropos, 1969, 3e éd. Paris, – Messidor-Éditions sociales, 1982).
Critique de la vie quotidienne, I. Introduction, Paris, Grasset, 1947, coll. « Les Témoins » (rééd. avec avant-propos, Paris, L’Arche, 1958, coll. « Le sens de la marche »).
Marx et la liberté, Genève, Éditions des Trois collines, 1947.
Descartes, Paris, Éditions d’Hier et d’aujourd’hui, 1947.
Pour connaître la pensée de Karl Marx, Paris, Bordas, 1948, coll. « Pour connaître » (2e éd. augmentée avec préface d’avril 1955, Paris, Bordas, 1956 ; 3e éd. avec préface de février 1985, Paris, Bordas, 1985).
Le Marxisme, Paris, PUF, 1948, coll. « Que sais-je ? » n° 300 (20e éd. 1983).
Diderot, Paris, Les Éditeurs français réunis, 1949, coll. « Hier et aujourd’hui » (rééd. Diderot, ou les affirmations fondamentales du matérialisme, Paris, L’Arche, 1983, coll. « Le sens de la marche »).
Pascal, tome 1, Paris, Nagel, 1949, coll. « Pensées ».
Contribution à l’esthétique, Paris, Éditions sociales, 1953.
Pascal, tome 2, Paris, Nagel, 1954, coll. « Pensées ».
Musset, Paris, L’Arche, 1955, coll. « Les grands dramaturges » (2e éd. revue et corrigée, 1970, coll. « Travaux »).
Rabelais, Paris, Les Éditeurs français réunis, 1955.
Pignon, Paris, Édition Falaise, 1956 (2e éd. augmentée, Paris, Le Musée de Poche, Jacques Goldschmidt, ill., 1970).
Pour connaître la pensée de Lénine, Paris, Bordas, 1957, coll. « Pour connaître ».
Problèmes actuels du marxisme, Paris, PUF, 1958 (4e éd., 1970, coll. « Initiation philosophique »).
Allemagne, Paris-Zurich, Éd. Braun-Atlantis Verlag, photos et notices par Martin Hurlimann, 1958.
La Somme et le reste, Paris, La Nef de Paris, 2 vol., 1959 (2e éd. tome 2 seulement, Paris, Bélibaste, 1973 ; 3e éd. complète, présentation de René Lourau, Paris, Méridiens Klincksieck, 1989).
Critique de la vie quotidienne, II. Fondements d’une sociologie de la quotidienneté, Paris, L’Arche, 1962.
Introduction à la modernité, Paris, Éditions de Minuit, 1962, coll. « Arguments ».
La vallée de Campan. Étude de sociologie rurale, Paris, PUF, 1963, coll. « Bibliothèque de sociologie contemporaine ».
Marx, Paris, PUF, 1964, coll. « Philosophes ».
Pyrénées, Lausanne, Éd. Rencontre, 1965, coll. « L’Atlas des voyages ».
Métaphilosophie, Paris, Éditions de Minuit, 1965, coll. « Arguments » (rééd. Paris, Syllepse, 2000, préface de Georges Labica).
La Proclamation de la Commune, Paris, Gallimard, 1965, coll. « Trente journées qui ont fait la France ».
Le Langage et la société, Paris, Gallimard, 1966, coll. « Idées ».
Sociologie de Marx, Paris, PUF, 1966, coll. « Sup » (3e éd. 1974, coll. « Le sociologue »).
Position : contre les technocrates, Paris, Gonthier, 1967 (rééd. Vers le cybernanthrope, contre les technocrates, Paris, Denoël-Gonthier, 1971, coll. « Médiations »).
Le Droit à la ville, Paris, Anthropos, 1968.
La Vie quotidienne dans le monde moderne, Paris, Gallimard, 1968, coll. « Idées ».
L’Irruption de Nanterre au sommet, Paris, Anthropos, 1968 (rééd. Mai 1968, l’irruption de Nanterre au sommet, Paris, Syllepse, 1998, oréface et postface de René Lourau, René Mouriaux, Pierre Cours-Salies).
Du rural à l’urbain, Paris, Anthropos, 1970.
La Révolution urbaine, Paris, Gallimard, 1970, coll. « Idées ».
La Fin de l’histoire, Paris, Editions de Minuit, coll. « Arguments », 1970.
Le Manifeste différentialiste, Paris, Gallimard, 1971, coll. « Idées ».
Au-delà du structuralisme, Paris, Anthropos, 1971.
La Pensée marxiste et la ville, Paris-Tournai, Castermann, 1972, coll. « Mutations-Orientations ».
Trois textes pour le théâtre (Dans le ventre du cheval, L’incendiaire, Je-tu(e)-il ou : le chant du signe), Paris, Anthropos, 1972.
– (avec Pierre Fougeyrollas) Le Jeu de Kostas Axelos, Montpellier, Fata Morgana, 1973;
Espace et politique (Le droit à la ville II), Paris, Anthropos, 1973.
La Survie du capitalisme, la reproduction des rapports de production, Paris, Anthropos, 1973.
La Production de l’espace, Paris, Anthropos, 1974.
Le Temps des méprises, Paris, Stock, 1975, coll. « Les grands leaders ».
Hegel, Marx, Nietzsche ou le royaume des ombres, Paris-Tournai, Castermann, 1975, coll. « Synthèses contemporaines ».
L’Idéologie structuraliste, Paris, Seuil, 1975, coll. « Points » (rééd. partielle de Au-delà du structuralisme).
De l’État, Paris, UGE, coll. « 10:18 », 4 tomes :
1. L’État dans le monde moderne, 1976.
2. Théorie marxiste de l’État de Hegel à Mao, 1976.
3. Le mode de production étatique, 1977.
4. Les contradictions de l’État moderne (La dialectique et/de l’État), 1978.
– (en collaboration avec Catherine Régulier) La Révolution n’est plus ce qu’elle était, Paris, Editions libres-Hallier, 1978.
La Présence et l’absence. Contribution à la théorie des représentations, Paris, Castermann, 1980, coll. « Synthèses contemporaines ».
Une pensée devenue monde. Faut-il abandonner Marx ?, Paris, Fayard, 1980.
Critique de la vie quotidienne, III. De la modernité au modernisme (Pour une métaphilosophie du quotidien), Paris, L’Arche, 1981, coll. « Le sens de la marche ».
Qu’est-ce que penser ?, Paris, Publisud, 1985.
Le Retour de la dialectique. Douze mots-clefs pour le monde moderne, Paris, Messidor-Editions sociales, 1986, coll. « Théorie ».
Lukacs 1955, Paris, Aubier, 1986 (avec Patrick Tort, Etre marxiste aujourd’hui).
– (en collaboration avec le groupe de Navarrenx) Du contrat de citoyenneté, Paris, Syllepse et Périscope, 1991.
Éléments de rythmanalyse. Introduction à la connaissance des rythmes, préface de René Lourau, Paris, Syllepse, 1992.

 


 

Travaux de Michel Trebitsch sur Henri Lefebvre

Préfaces

– Henri Lefebvre, Le Nationalisme contre les nations, réédition, Paris, Méridiens Klincksieck, 1988, p. 7-17.
– Henri Lefebvre, Critique of Everyday Life. Volume I. Introduction, traduction anglaise, Londres, Verso, 1991, p. IX-XXVIII.
– Henri Lefebvre, Critique of Everyday Life. Volume II. Foundations for a Sociology of the Everyday, traduction anglaise, Londres, Verso, 2002, p. IX-XXIX.
– Henri Lefebvre, Nietzsche, réédition, Paris, Syllepse, à paraître.
– Henri Lefebvre, Critique of Everyday Life. Volume III. (1981), traduction anglaise, Londres, Verso, à paraître 2004.

Articles et contributions

– « Le philosophe et le politique », dans Henri Lefebvre, Lukàcs 1955 / Patrick Tort, Etre marxiste aujourd’hui, Paris, Aubier, 1986, p. 21-24.
– « Le renouveau philosophique avorté des années trente », entretien avec Henri Lefebvre, Europe, n° 683, mars 1986, p. 28-40.
– « Les mésaventures du groupe Philosophies (1924-1933) », La Revue des revues, n° 3, printemps 1987, p. 6-9.
– « Le groupe Philosophies, de Max Jacob aux Surréalistes », dans Jean-François Sirinelli (dir.), « Générations intellectuelles », Cahiers de l’IHTP, n° 6, novembre 1987, p. 29-38.
– « Henri Lefebvre et la revue Avant-Poste : une analyse marxiste marginale du fascisme », Lendemains, n° 57, 1990, p. 77-88.
– « Le groupe Philosophies et les surréalistes (1924-1925) », Mélusine, n° XI, 1990, p. 63-86.
– « Philosophie et marxisme dans les années trente : le marxisme critique d’Henri Lefebvre », dans Régine Robin (dir.), L’Engagement des intellectuels dans la France des années trente (Actes du colloque de l’UQAM, Montréal, mai 1989), Université du Québec à Montréal, 1990, p. 12-44 (version anglaise dans « Engagement : French cultural politics in the Thirties », Annals of Scholarship, 1991, vol. 8, n° 1, p. 9-32.).
– « Henri Lefebvre : Critique de la vie quotidienne », Revue M, n° 50, décembre 1991, p. 27-33.
– « Correspondances d’intellectuels. Le cas des lettres d’Henri Lefebvre à Norbert Guterman (1935-1947) », dans Nicole Racine et Michel Trebitsch (dir.), Sociabilités intellectuelles. Lieux, milieux, réseaux, Cahiers de l’IHTP, n° 20, mars 1992, p. 70-84.
– « Le front commun de la jeunesse intellectuelle. Le « Cahier de revendications » de décembre 1932 », dans Gilbert Merlio (dir.), Ni gauche, ni droite : les chassés-croisés idéologiques des intellectuels français et allemands dans l’entre-deux-guerres, Bordeaux, Editions de la MSH d’Aquitaine, 1995, p. 209-227.
– « Henri Lefebvre », dans Jacques Julliard et Michel Winock (dir.), Dictionnaire des intellectuels, Paris, Seuil, 1996, p. 691-693.
– « Henri Lefebvre et la critique radicale », dans Séminaire de recherche « Les années 68 : événements, cultures politiques et modes de vie » (IHTP, 17 mars 1997), Lettre d’information, n° 23, juillet 1997, p. 1-23.
– « Voyages autour de la révolution. Les circulations de la pensée critique de 1956 à 1968 », in G. Dreyfus-Armand, R. Frank, M.-F. Lévy, M. Zancarini-Fournel, Les Années 68. Le temps de la contestation, Bruxelles, Complexe, 2000, p. 69-87.
– « Henri Lefebvre en regard de Michel de Certeau : Critique de la vie quotidienne », in Christian Delacroix, François Dosse, Patrick Garcia, Michel Trebitsch (dir.), Michel de Certeau, les chemins d’histoire, Bruxelles, Complexe, 2002, p. 141-157.
– « Henri Lefebvre et l’autogestion », in Frank Georgi (dir.), Autogestion. La dernière utopie ? (actes du colloque CHS, Paris 1, juin 2001), Paris, Publications de la Sorbonne, 2003, p. 65-77.

 


Sites web sur Henri Lefebvre

Rob Shields :
http://www.carleton.ca/~rshields/lefebvre.htm

Lefebvre et l’urbain :
http://www.univ-tours.fr/editions/som27.htm

Sites situationnistes :
http://www.notbored.org
http://www.chez.com/debordiana/francais

Séminaire Georges Pérec :
http://www.associationperec.org/seminaire/200102/matthieuremy.html

Stuart Elden
http://www.anarchitektur.com/aa01-lefebvre/elden.html
http://home.clara.net/stuart.elden/ppg.htm

Andrew Merrifield :
http://www.rgs.org/trans/93184/93184006.pdf